Il y a des mots qui franchissent la porte de mon cabinet en tremblant, comme des aveux d'abandon ou de défaillance. Ce matin-là, Marc* s'assoit face à moi, le torse noué, les yeux fixés sur la table basse. À côté de lui, Julie* se tient droite, les bras croisés, le corps verrouillé par une immense fatigue. Marc prend une profonde inspiration, puis cette question tombe, sèche et brûlante : "Dites-moi la vérité, est-ce que je suis malade ? Est-ce que c'est anormal d'avoir autant d'envies, tout le temps, alors qu'on est ensemble depuis 5 ans ? J'ai l'impression d'être un obsédé, un monstre qui épuise sa femme".
Je suis Jérémie BESSARD, Thérapeute de couple et Sexothérapeute. Derrière la peur de Marc de souffrir d'une pathologie se cache une solitude immense et une confusion totale entre la quantité du désir et sa fonction réelle au sein de la relation.
L'engrenage de la demande et de la fuite
Regardons de plus près la scène qui se joue chaque soir dans le lit de Marc et Julie. Pour Marc, la journée de travail a été rude, le stress s'est accumulé. En rentrant chez lui, le corps de Julie devient une oasis. Il cherche son regard, s'approche, multiplie les frôlements, glisse des mains insistantes. Pour lui, faire l'amour est la voie la plus rapide pour relâcher la pression, ressentir la sécurité et se sentir aimé.
Mais pour Julie, l'effet est inverse. Elle arrive en fin de journée la tête saturée par la charge mentale. Lorsqu'elle sent les mains de Marc se poser sur ses hanches, elle ne perçoit pas une invitation à la tendresse, elle ressent une demande de paiement, une exigence de disponibilité. Elle se flige, elle prétexte une fatigue, se tourne vers le mur ou répond avec une passivité glaciale.
Plus Julie se retire, plus Marc panique. Inconsciemment, le refus de sa compagne est vécu comme un rejet de sa personne. Alors, pour se rassurer, pour vérifier qu'il est encore désirable et que son couple n'est pas mort, il insiste à nouveau dès le lendemain. Plus Marc sollicite Julie pour calmer son anxiété, plus Julie se sent étouffée et se ferme. Et plus elle se ferme, plus Marc interprète ses propres impulsions comme le signe d'une hypersexualité pathologique ou d'une dépendance incontrôlable.
De la quête de fusion aux fantômes de l'enfance : l'origine de l'élan
Pourquoi ce besoin chez Marc ? Pour le comprendre, il faut quitter la physiologie et plonger dans l'histoire inconsciente. Dès notre plus tendre enfance, la manière dont nous avons été aimés, rassurés ou abandonnés façonne notre style d'attachement. Marc a grandi dans un environnement où l'expression des émotions vulnérables comme la peur, la tristesse ou encore le besoin de réconfort n'avait pas sa place. On lui a appris à être fort, à ne pas pleurer.
Pour beaucoup d'hommes, la sexualité devient par la suite le seul canal toléré par leur psyché pour exprimer et recevoir de l'affection, de la chaleur et de la réassurance. Ce que Marc prend pour un besoin sexuel purement physique est bien souvent une faim d'attachement. Il ne cherche pas seulement la décharge génitale, il cherche à être enveloppé, validé, rassuré sur son existence à travers le corps de l'autre.
De son côté, Julie porte une histoire où la limite personnelle a souvent été piétinée. Face à la demande pressante de son conjoint, sa mémoire corporelle réagit par la défense. Elle ne voit pas la vulnérabilité de Marc, elle ne voit qu'un besoin invasif. Ils ne se battent pas l'un contre l'autre, ils luttent chacun contre leurs propres fantômes.
Inverser la vapeur : quand la solution cesse d'être le problème
Revenons à la question initiale de Marc : est-il malade ? Est-ce une déviance ? La réponse est claire, non ! Ce n'est pas la fréquence du désir qui est dysfonctionnelle, c'est l'usage que Marc en fait pour réguler ses émotions, et la manière dont le couple y répond.
Marc essaie de résoudre son insécurité en demandant plus de sexe. Julie essaie de préserver son espace en donnant moins de sexe. La solution de l'un nourrit la détresse de l'autre. Il est temps de briser cette dynamique.
La première étape consiste à désamorcer l'urgence. J'ai proposé à Marc et Julie comme prescription, l'interdiction temporaire de tout acte sexuel avec pénétration ou recherche d'orgasme pendant 2 semaines.
L'effet de cette prescription est que pour Julie, la pression s'effondre immédiatement. Elle sait qu'un câlin ou un effleurement ne servira pas de prétexte à une demande d'escalade sexuelle. Son système nerveux repasse en mode de sécurité. Pour Marc, le cadre est posé, il doit apprendre à nommer son besoin réel. Au lieu d'aborder Julie par un geste à connotation sexuelle quand il se sent anxieux, nous avons travaillé a identifier son état interne kinesthésique et poser une demande explicite et non-sexuelle.
Marc a pu ainsi dire pour la première fois : "Je me sens dépassé par ma journée et j'ai besoin de me sentir proche de toi. Est-ce qu'on peut juste se poser 10 minutes sur le canapé et que tu me prennes dans tes bras ?"
Retrouver la liberté de s'aimer sans obligation ni culpabilité
Lorsque Marc a réussi à dissocier son besoin d'apaisement émotionnel de son désir érotique, le climat du couple a changé de nature. Julie a redécouvert un partenaire capable de vulnérabilité, débarrassé de cette posture d'urgence qui la faisait fuir. En retrouvant le contrôle de son corps et la certitude que son consentement était pleinement respecté, son propre désir, qu'elle croyait éteint à jamais, a recommencé à poindre, de façon spontanée.
Le désir n'est pas une dette à rembourser, et la fréquence des élan n'est pas un baromètre d'anormalité. Avoir beaucoup de désir n'est pas une pathologie, à condition que ce désir reste un espace de jeu, de partage et de liberté, et non un médicament contre l'anxiété ou un test permanent pour mesurer l'amour de l'autre.
Mon objectif n'est pas de vous rendre dépendants de la thérapie. Les actions d'aujourd'hui doivent devenir les habitudes saines de demain. Il s'agit de vous donner les outils pour que vous puissiez décoder vos propres signaux et ajuster vos trajectoires.
Si vous vous reconnaissez dans le parcours de Marc ou de Julie, sachez que rien n'est figé. La sexualité d'un couple n'est pas un état de fait immuable, c'est une conversation vivante qui s'apprend, se transforme et se réinvente à tout âge.
*Afin d'illustrer mes propos, j'ai choisi de vous partager quelques extraits de l'histoire de Julie et Marc, un couple que j'ai eu le privilège d'accompagner. Bien entendu, les extraits sont partagés avec leur accord et dans le respect de leur confidentialité (les prénoms ont été modifiés).
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Jérémie BESSARD.

